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   - Tu as pris quand même une permission ?

   - Oui, comme tout militaire, j’avais des jours de permission à prendre après avoir effectué un an minimum. Je me suis décidé à saisir en une seule fois tout ce que j’avais droit soit quatre semaines. J’avais ciblé les fêtes de fin d’année : Noël, Jour de l’An et plus. Comme je ne voulais pas passer par le camp de Sainte-Marthe à Marseille, J’ai lancé un emprunt vers mes parents pour voyager en avion.  Dès que j’ai eu confirmation de ma permission, je suis allé à Alger, à l’amirauté, pour chercher mon ordre de mission comportant mon billet d’embarquement sur un navire. Ensuite, à Air France pour prendre mon billet aller et retour. Le seul convenant à mes économies, était un Breguet deux ponts, cargo dont seul le pont supérieur était alloué aux passagers. Le départ c’était pour le lendemain soir. De retour au DRA, j’apprends que le service de  semaine m’avait enregistré pour la garde ce soir là. J’ai fais remarquer que j’étais en permission, rien n’y a fait, ce Maréchal de logis chef FSNA, était têtu, ne veut rien savoir, il me dit que si je ne viens pas à l’appel, j’aurai droit à la prison. Et bien le lendemain, j’ai demandé à un chauffeur des services généraux dès l’après-midi de me transporter à l’aéroport distant de quatre kilomètres de Maison-Carrée. La garde commençant à six heures je n’étais pas présent, je verrais au retour. 

 

    - L’avion, un gros engin ne va bien vite, tout vibre à l’intérieure, les trous d’air sont ressentis à chaque instant. D’où j’étais assis, près d’un hublot, je voyais l’extrémité de l’aile se déplacer en battement d’au moins sur un mètre. Au bout de sept heures, l’avion atterri à Lyon, une heure d’attente. Il décolle pour Paris que nous atteignons une heure plus tard, il était trois heures du matin. Je voulais prendre un taxi pour la gare d’Austerlitz, quand un militaire m’accoste, il me dit que lui aussi va à la même gare. Nous avons donc pris un taxi à deux, le chauffeur à l’arrivée voulait nous faire payer à chacun le montant de la course. Il n’en a pas été question, je suis sorti, l’autre a payé et ensuite je lui ai remis la moitié. Si on se laisse faire… Le train de nuit était vide je suis arrivé à destination vers cinq heures, mes parents m’attendaient depuis minuit ne connaissant pas le train que j’allais prendre.

   - Tu ne pouvais pas les avertir par téléphone ? Demande Éva.

   - Tu ne le sais peut-être pas mais en 1961, mes parents n’avaient pas le téléphone, c’était difficile à avoir une ligne et c’était cher. Les portable n’existaient pas. Je leur avais seulement écrit le jour en signalant que ce serait après minuit.

 

   - Mon séjour s’était vite passé, agréable avec ma famille et mes amis Une tante pour me faire un cadeau, me paya le supplément pour prendre une « caravelle » pour mon retour. Vers le 15 janvier 1962, je ne sais plus,  mon avion atterri à Maison Blanche avec un quart d’heure d’avance sur son horaire, moins d’une heure de vol, il avait battu le record de vitesse sur cette ligne. Une erreur s’était glissée pour mon bagage : au lieu de pouvoir le récupérer à l’aéroport, il était parti à l’aérogare à Alger. J’ai pris la navette, arrivé sur place, j’ai repris mes affaires et  rattrapé un bus civil pour revenir à ma caserne. Que de temps perdu ! Il était cinq heures quand je franchissais le premier portail. Là je rencontre mon chef de service qui, lui, avait terminé sa journée. Il me fait le reproche :

   « Qu’est-ce que tu fais là ?

   «  J’ai fini ma perm, je dois revenir aujourd’hui.

   « Tu pouvais rester une semaine de plus.

   Moi réglo je ne comprenais pas, je le regarde avec un regard interrogatif. C’était aujourd’hui mon dernier jour.

   « Bonsoir, je t’expliquerais demain.

   Le lendemain après le bonjour matinal, il me dit avec un petit sourire découvrant sa dent en or :

   «  Sacré brigadier, Je t’explique : tu es détaché de ton corps d’Alger  au DRA, la permission  doit être enregistrée au retour par moi et je les renvoie quelquefois beaucoup plus tard par la navette. Je note la date à laquelle le permissionnaire doit  arriver.

   «  Pourquoi ne me l’avoir pas dit avant mon départ, je l’aurais fais sûrement.

   «  Tu n’as pas vu comment je faisais pour les autres militaires ?

   «  Non, je ne regarde pas votre travail.

   Plus tard, je me présente au chef qui m’avait mit de garde, il venait d’être passé adjudant et c’était la fête, plus de prison. J’ai arrosé avec lui son ascension.

   - Ça je te reconnais bien là, toujours dans les règles pas de débordement, lui dit Nicole.

   Gérard ne relève pas la remarque et continue :

 

   - Depuis j’ai senti une légère différence dans la mentalité de tous. L’indépendance était en marche, des pieds-noirs disparaissaient ou partaient pour la métropole. De nouveaux militaires arrivaient du sud algérien.

   Michel commente :

   - J’ai entendu de mon père que les pieds-noirs fuyaient l’Algérie, pourquoi ne se sont-ils pas restés ?

   - Il faut se rappeler que la colonisation n’a pas laissé une bonne impression, certains colons ont au cours des années, exploité les Arabes, au moment où je raconte l’histoire, ceux-ci sont déjà partis avec leurs comptes en banque en métropole bien garnis. Mais, les gens simples qui n’ont pas de fortune, sont considérés comme des exploitants même dans les familles où la mixité entre arabe et pied-noir s’entendait bien. Ils étaient obligés de partir, pour éviter les représailles aveugles.

   Éva demande timidement :

   - Pourquoi les appelle-t-on pied-noir ?

   - D’après ce que j’ai appris là-bas, les premiers colons au XIXe siècles, en arrivant en terre africaine, portaient des chaussures noires, au contraire des autochtones qui eux étaient pieds nus. Ceux-ci en parlant entre eux, les nommaient : pied-noir. C’est une explication mais est-elle la véritable ?

   Georges intervient :

   - Tu peux continuer, le soir arrive et je voudrais bien connaître la suite, tu étais brigadier comme tu nous l’as dit mais à ton retour en métropole, tu étais passé sergent ?

 

   - Oui, j’explique. Je me suis dis un jour pourquoi je ne demanderais pas de passer l’examen pour devenir sous-officier. J’ai fait ma demande qui a été accepté de suite. J’ai attendu ma convocation et je suis parti pour le centre d’instruction où j’avais fait mes classes. J’ai suivi pendant quelques jours un rappel de ma spécialité « les appros » avec  le même instructeur.

   Le dimanche comme élève sous-officier, j’ai été d’office de permanence et de service d’intervention. Un officier, un sous-officier, moi et plusieurs hommes de troupe formions cet ensemble dans un bâtiment près de la sortie. La matinée passe sans que nous soyons inquiétés. Dans l’après midi, on me demande de faire une patrouille avec des hommes, l’itinéraire m’a été signalé sur une carte, les mots de passe du jour et en route. C’était la première fois que j’étais chef de patrouille et cela a été la seule. Il faisait beau, chaud, mes hommes en file espacés tous les dix mètres environ. Nous progressions lentement suivant le cheminement prévu, de temps en temps arrêt à l’ombre, Personne sur la route sauf une 4cv Renault qui passait, repassait, et repassait, un petit moment après il avait  disparu. Un peu plus loin notre chemin passe à proximité d’une petite maison parmi des arbres. La voiture est là, arrêtée. Un homme sort de cette bâtisse et viens vers nous :

    «  Les gars, vous devez avoir soif, venez vous rafraîchir »

   J’hésite et puis les hommes me demandent d’accepter. Soit, les uns après les autres nous avons bu de l’orangeade  bien fraîche. Pendant ce temps le bonhomme qui ressemblait depuis à un artiste de cinéma connu, était à l’extérieur.

   - Qui ? Demande Éva.

   - Je ne te dirais pas, je continue.

   - Il regardait à gauche, à droite, en fait, il faisait une surveillance, de quoi ? De qui ? Mystère. Nous sommes repartis en file indienne. La 4CV est repassée encore une fois devant nous  et nous sommes rentrés au camp. Je n’ai rien dit de notre arrêt seulement : RAS.

   - Il ne voulait pas que vous voyez quelque chose, mais quoi ? Soulève Georges

   - Sûrement. Le lundi, interrogation, d’abords tous ce qui relève du militaire. J’ai bien répondu puis, dans l’après-midi, ce qui concerne les appros. Des questions nous sont posées, et nous avons un moment pour préparer les réponses. Je séchais lamentablement. Mon instructeur nous surveillait et en passant à coté de moi me soufflait les réponses. L’examinateur qui faisait passer l’examen, ne m’était pas inconnu. Quand mon tour était arrivé, il m’a fait comprendre qu’il passait souvent au DRA. J’ai répondu vaguement aux questions, il me rectifiait quelquefois. Le lendemain le résultat était positif, admis à être  inscrit aux prochaines promotions. J’ai repris le chemin du DRA.

 

   - Jusqu’à la quille, tu as été tranquille, lui dit Juliette.

   - Ne crois pas ça, comme la rareté des militaires se faisait sentir j’ai occupé plusieurs fonctions simultanées.

 

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