10
- À mon retour de stage, je suis promu
gérant du foyer de la troupe. L’ancien titulaire était démobilisé. J’avais une
chambre attenante qui servait aussi de réserve. Un lit, une armoire, un coffre fort
et un tas de cagettes de bouteilles, voila l’environnement que j’avais devant
moi. Dans la salle, il y avait un bar,
un baby-foot, une table de ping-pong, des tables et une armoire contenant
divers objet à vendre. Ma gestion était limitée, toutes les semaines, je me
rendais à Alger dans mon corps d’origine, pour apporter le montant de la caisse
correspondant à mes ventes, surtout boissons et tabacs. En retour je
reconstituais le stock. La boisson était livrée directement au foyer par le
fournisseur. À chaque foi, j’avais une caisse de bouteilles gratuites pour
disait-il, la casse. Comme je n’en faisais pas beaucoup, c’était tout bénéfice
pour moi. Alger s’en est aperçu, et depuis le fournisseur ne venait plus me
voir, je m’approvisionnais à chaque déplacement.
- J’étais bien tranquille, l’ouverture du
foyer, c’était à neuf heures le matin lors de la pose. Pendant le repas du midi et à partir de
dix-huit heures jusqu à vingt et une heures.
Le matin, pour la pose, j’allais au
restaurant des civils confectionner des sandwichs au pâté pour les FSE et au
fromage pour les FSNA. J’en profitais pour en avaler un avec un verre de rosé
et faire une ou plusieurs parties de billard électrique.
- Je te reconnais bien la, lui dit Georges
- Comme j’avais du temps de libre, je
passais au secrétariat pour exécuter les travaux qu’éventuellement mon
capitaine m’avait laissés. J’étais à nouveau exempté de services et de gardes.
- Dans la salle, sur les frigos bas, était
disposé les paquets de cigarettes et un gros poste de radio avec les ondes
courtes, un soir après vingt-deux heures j’ai réussi à capter par hasard, radio
Pékin en langue française, la musique que je recevais fort me changeait des
airs arabes de radio Alger. J’avais calé le poste sur cette fréquence et de
temps en temps j’écoutais cette station.
- Toujours à triturer des boutons.
Rire général.
- Dans ma chambre, le coffre fort est
fermé, mon prédécesseur m’avait dit qu’il ne savait pas s’il contenait quelques
choses, il n’avait jamais connu la combinaison. Je m’y étais attaqué, tous les
jours je faisais des compositions de chiffres, au bout d’un mois le coffre
était ouvert et vide.
- C’est bête, hein, adieu le gros
magot !
- Je m’en doutais un peu, c’était pour
passer le temps. Pour fêter la mi-carême, je me suis attaqué à faire des
crêpes. Un faitout, renversé sur une boite de conserve remplie d’alcool de la
Ronéo, je faisais ces crêpes sur le cul
de la casserole. L’odeur a attiré beaucoup de mes congénères, je les
vendais, c’est juste si j’ai pu en manger. Un autre jour, j’ai fait des
beignets ou pets de nonnes. Mais là, je ne les ai pas vendus, une fois fait,
j’ai invité quelques copains et dans ma chambre après la fermeture du soir nous
les avons mangés.
- Un soir je ne sais plus pour quelle
occasion, nous avons organisé un dîner entre nous, enfin les quelques
métropolitains que nous fréquentions. Les tables étaient disposées en long dans
la salle. Chacun avait apporté un élément de plat, et de boisson. À minuit on
nous a demandés de faire moins de bruit.
- Au foyer, il y avait des jeux de cartes,
les Arabes jouaient entre eux mais les mauvais perdants déchiraient les cartes,
un jour, plus de cartes. Ils aimaient aussi jouer aux dames, il n’y avait qu’un
jeu, j’ai demandé de me fournir un manche à balais coupé en rondelles pour
faire des pions, deux carrés de contre-plaqué et un pot de peinture noire. Deux
jours plus tard j’avais tout cela mais la peinture c’était transformé en brou
de noix. J’ai réalisé deux jeux supplémentaires
- Toujours bricoleur.
- Mon capitaine était très surpris de mes
initiatives. Souvent les copains musiciens venaient avec leurs instruments
après la fermeture et jouaient les
morceaux à la mode, moi j’écoutais, éventuellement je tapais sur un bidon pour
le rythme.
- L’aventure de cette époque a duré trois
mois, j’ai été invité à remplacer le vaguemestre qui partait lui aussi chez
lui, la quille autour du cou.
- Un facteur quoi, demande Éva ?
- Oui, j’ai donc encore déménagé, le
vaguemestre était logé dans une pièce des services généraux, composé d’un lit,
d’une table, d’un coffre-fort, des étagères pour mettre les différents
imprimés. Un guichet ouvert sur un coté. Une boite aux lettres était fixée sur
le mur à l’extérieur.
- Ma
mission était de porter au secteur postal de Maison-Carrée les lettres, mandats
et colis à envoyer et en retour, ramener les mêmes choses à distribuer. Tout
devait être enregistré sur deux registres que je faisais signer par le chef de
la poste. Une 2cv était à ma disposition pour réaliser ma mission mais, comme
je n’avais pas de permis, c’était le chauffeur du colonel qui me transportait.
Un jour que je l’attendais, devant moi,
sur le trottoir en face, le colonel attendait lui aussi. Il me regarde, et
demande :
« C’est pour le courrier ?
« Oui mon colonel.
« Priorité aux courriers, j’irai à
Alger un autre jour.
- Il était chouette ce colonel, avance
Juliette.
- Très gentil, il a fait demi-tourr, vers son bureau. Son chauffeur arrivant
avec la 203, était un peu désorienté, ce jour là j’ai fais ma tournée en
Peugeot.
- En plus du courrier, j’avais d’ordre
privé, à porter le linge sale des militaires qui avaient accepté ce service.
C’était une femme arabe qui lavait, repassait, reprisait et éventuellement
remplaçait les boutons manquant, une vraie fée des logis. Elle faisait ça pour
gagner un peu d’argent et nous étions déchargé de cette tâche pas très
réjouissante.
- Les militaires n’aiment pas faire la
lessive, et le repassage. Mais en ce temps, c’était un peu risqué,
non ?Dit Michel.
- Je suis de ton avis mais il fallait vivre
sans y penser. Ce n’était pas tout, la
femme du capitaine des magasins qui vivait dans le camp, me donnait un billet
de mille francs pour lui acheter un pain tous les jours, je notais sur un
cahier chaque fois que je lui apportais un pain, ainsi quand arrivait presque
la fin du montant du billet elle m’en donnait un autre. Quelquefois elle demandait
de lui acheter des magasines, elle me donnait un billet, pour cela et je gardais la monnaie.
- Mille francs ? S’étonne Éva.
- En Algérie, la monnaie était restée en
ancien franc.
- Je possédais une boite en fer de biscuits
dans laquelle je mettais tout l’argent que je gérais, des mandats, des timbres,
celui du linge, du pain, des revues et les miens très peu en vérité. Le tout
était enfermé dans le coffre-fort
- Je distribuais les courriers dans les
différents services, les mandats et colis chez moi au guichet. Celui de la
troupe était distribué par le service de semaine au rapport du midi. Un jour,
un midi je trouve une lettre d’un adjudant restée coincée dans ma sacoche, je
le hèle au passage et je lui donne. Il m’a injurié, je faisais mal mon travail,
j’aurais dû lui apporter lors de ma distribution dans les bureaux, qu’il en
référait au colonel. J’ai bien compris, plus tard, que ce devait être une
lettre de sa femme qu’il l’attendait peut-être depuis longtemps. Mais moi,
piqué au vif comme on dit, le lendemain j’ai suivi à la lettre le règlement, je
répartissais uniquement le courrier des officiers à chacun directement. Le
service de semaine, pendant le rapport de midi, devait faire la distribution du
courrier des militaires et des les sous-officiers.
Comme ceux-ci n’y allaient pas, le service
de semaine était obligé de faire la
distribution l’après-midi. Un jour, mon capitaine m’a demandé des explications. Je lui ai rapporté la situation, sachant que
j’étais dans mon droit, je suivais le règlement. Il m’a dit que j’avais raison
et il m’a demandé de continuer à faire
comme avant.
.
- Un jour, la 2cv tanguait beaucoup et dans
un virage en épingle, elle n’a pas voulu tourner. Nous sommes descendus et
surprise! La roue avant droite n’avait plus sa position verticale, mais avait
un air penché, elle ne tenait qu’avec un boulon, les deux autres avaient
disparus. Il a été resserré sur place et la tournée a continué.
- Un autre jour, de retour de la boite
postal, mon chauffeur à eu un accident à l’intérieure du camp. Dans un virage à
droite sans visibilité, la 2cv s’est tamponné avec une 203 d’un capitaine, moi
passager, ma tête s’est butée sur la gouttière du tableau de bord. J’ai eu une
plaie au front. Voyant le sang qui coulait, aussitôt le capitaine m’a
transporté au service santé stationné à coté du camp. On m’a posé trois
agrafes, ce n’était pas grave. Le soir tout le monde est venu aux nouvelles
même le capitaine. La 2cv est partie en réparation.
- Tu as gardé une cicatrice, dit Juliette
en scrutant le front de Gérard.
- Oui mais elle ne se voit pas beaucoup,
elle est masquée pas les plis du front. Je continue, c’est en ce moment que le
permis de conduire se fit sentir.
- On m’a conseillé de passer mon permis, le
colonel avait donné un avis favorable, à Alger aussi, une visite médicale était
obligatoire. Je me suis donc rendu à l’hôpital militaire d’Alger. C’était un jeune lieutenant du
contingent qui passait les visites, je me suis dis, ça va passer mais, au
moment où mon tour est arrivé, un vieux capitaine intervient pour voir si les
visites se déroulaient bien. Il regarde ma fiche et me demande ce que je
désire : passer le permis. Il dit au lieutenant :
« Pour les V3, il faut faire
attention. Venez avec moi »
Ils sont sortis un instant, je me suis dis
que c’était loupé. Ils reviennent, le capitaine me demande pourquoi j’avais
besoin d’un permis. Je lui explique ma situation et j’ai bien forcé sur le fait
que j’utilisais le chauffeur du colonel. Il a compris et me dit que pour le VL
pas de problème mais, qu’il ne pouvait pas me donner l’autorisation pour le
poids lourd. C’était très bien. À mon retour
j’ai fait ma demande de passage du permis. Il a été accepté le passage le
18 mai, nous étions au début d’avril, un bon mois pour apprendre code et
conduite.
- Le 22 avril, jour de Pâques, le menu
était amélioré, nous déjeunions entre nous les services généraux, le
téléphoniste et moi. Chacun avait apporté sa bouteille, vins, anisette, cognac.
J’ai bu mon premier apéritif, et puis plus rien, je me suis réveillé, dans
l’après midi allongé sur mon lit de vaguemestre avec par terre à coté quelques
reliefs du repas. J’ai dû absorber quelque chose de pas habituel. En temps
normal, je tiens bien l’alcool, quand on descendait à Maison-Carrée au
restaurant, il n’était pas rare de boire au moins cinq anisettes, un repas avec
une demi-bouteille de rosé chacun et après le café des séries de verres de
calva.
- Alors là je te rejoins, ce n’est pas une
bouteille de whisky qui te fait peur, ils ont mis quelques choses dans ton verre.
- Je le pense aussi, être saoul au premier
verre d’anisette, ce n’était pas pour moi, enfin j’ai subit.
Georges demande :
- Ce permis tu l’as passé ?
- Attends, dès que j’ai reçu la confirmation
du passage du permis, j’ai demandé à mon capitaine un véhicule pour m’apprendre
à conduire, pour le code j’ai trouvé dans la bibliothèque de mon bureau, un
code de la route, pas récent mais pouvant faire l’affaire. Mon capitaine pour
la circonstance, a concocté une note de service demandant à un magasin de
laisser à ma disposition, une jeep Willis après le travail et a désigné un
Maréchal des logis chef comme instructeur. Le lendemain j’ai pris le véhicule
avec mon chef. Celui-ci n’était pas très heureux du tour que le capitaine lui a
fait, Il me dit :
« Regarde comme il faut faire pour
passer les vitesses : double pédalage, revenir à chaque fois au point
mort, un coup d’accélérateur, passer la vitesse, aussi bien en montant qu’en
rétrogradant. Fais-le-moi, plusieurs fois.
Je me suis exécuté sans trop de mal.
« Maintenant démarrage en côte.
Il me fait voir comment utiliser le frein à
main et je m’exécute plusieurs fois, Bien, un petit tour dans le camp, pour voir
si je peux bien me diriger et il me dit :
« Ne crois pas que je vais faire le
guignol tous les soirs, fais tout seul ce que je t’ai appris, on reverra ça la
veille de ton examen »
- Donc, la journée je faisais mon travail
de vaguemestre, celui du secrétariat et le soir je me promenais dans le camp
parmi les îlots de matériels, entre les magasins et les rangées de véhicules
alignés en files. Le terrain n’était uniformément plat, je profitais de
quelques montées pour m’exercer au démarrage en côte. Une fois je me suis
aventuré dans la fosse à ordures, la pente était plus forte. Je n’ai pas calé,
les roues tournaient à vide, j’ai eu peur de rester dans cette fosse mais après
quelques essais j’ai réussi à en sortir. Je n’y suis plus retourné.
- Il est arrivé un jour que j’ai cumulé en
plus, un remplacement ponctuel du téléphoniste et de m’occuper du foyer le
soir. La rareté de militaires se faisait sentir dans tous les services.
- Tu étais l’homme à tout faire.
- En quelque sorte. À cette époque, les
militaires du contingent quittaient l’Algérie et étaient remplacés par ceux qui
remontaient du sud algérien. Ce qui fait que j’ai eu un aide avec moi, il
conduisait la 2cv.
Un dimanche, un lieutenant nous demande si
on pouvait le descendre en ville pour faire un achat. On s’est regardé avec mon
aide et j’ai décidé de l’emmener. Tout c’est bien passé à l’aller comme au
retour, sans permis évidement.
- Le 18 mai je me suis fais transporter au
centre d’instruction pour passer ce foutu permis. Nous étions une dizaine de
candidat libre. Le matin : le
code, l’examinateur me présente trois panneaux, je réponds bien à deux, il me
pose deux questions, j’ai un qu’une bonne réponse, enfin il me met la moyenne.
Après, avec un autre examinateur, il me pose des questions sur la mécanique. Je
n’avais pas révisé cette partie. Il suffisait de montrer sur une jeep dont le
capot était ouvert, les différentes parties qu’il me demandait de lui faire
voir : la dynamo, le filtre à air, les bougies etc. J’ai répondu assez
bien. La méthode pour changer l’huile motrice, j’étais perplexe, à cette époque
les voitures ne m’intéressais pas beaucoup, mes parents n’en avaient pas et moi
j’étais loin en pensée d’en avoir une. Enfin il me dit à demi-mot la marche à
suivre. Ensuite il me demande comment faire pour mettre de l’antigel. Même
démarche de sa part. Il me donne la note de 12 sur 20, ouf ! L’après midi,
conduite, nous étions trois candidats plus l’examinateur : un jeune
brigadier. Nous sommes sortis du camp et sur la route sur environ un kilomètre,
nous faisions des manœuvres, de départ, de demi-tour, démarrage en côte, une
légère montée, tout le monde a calé au moins une fois, le frein à main ne
fonctionner pas, tout au pied. J’ai eu la moyenne. Sur cette route d’autre
passaient aussi leurs permis, ils constituaient la circulation avec les Jeeps
et des camions. Ceux qui passaient le permis poids lourds, si c’était bon, le
VL leurs était donné d’office. Le soir j’étais de retour au DRA.
- C’est ce qui s’appelle avoir son permis
dans une pochette surprise.
Hilarité de tous.
- Entre-temps, j’ai appris que mon aide devait me remplacer comme vaguemestre,
Ce qui fait que pendant quinze jours, nous étions deux, lui conduisait et je lui passais les instructions. Je
n’avais plus besoin de permis militaire.
Lorsque j’ai fait les comptes définitifs de
la caisse, j’avais un bonus d’environ vingt mille francs, anciens bien sûr,
dans la caisse. Ce devait venir des reliquats des billets du pain et des revues
de la femme du capitaine. Je n’ai rien dis seulement, si quelquefois il y avait eu des réclamations, j’ai demandé à mon
successeur qu’ils viennent me voir.
Début juin j’ai reçu mon carton vert de
permis et je n’étais plus vaguemestre.
- Et plus besoin de permis. Tu avais quand
même des sorties ?
- Oui quand nous n’étions pas consignés.
Nous allions quelquefois nous baigner au bord de la mer. Une camionnette nous
transportait vers la plage de Beni-Messou, à l’Est d’Alger. Une fois, j’avais
demandé par un ordre de mission, d’aller à une plage. J’avais désigné les noms
de ceux qui participaient au voyage, je m’étais inscrit comme chauffeur, cela
m’a été refusé par mon capitaine parce qu’aucun militaire de carrière n’était
présent. J’ai modifié ma demande en arrivant à décider deux sergents de
carrière, le dimanche suivant nous avons été sur une plage à l’Ouest d’Alger.
Ce n’est pas moi qui conduisais.
*****
^