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   Gérard reprend son récit : 

   - En janvier vient la période des mutations, les classes étaient terminées, nous avions reçu nos diplômes de fin de cours : bon pour devenir brigadier, en attente d’une promotion. Vers la fin du mois, nous étions tous consigné au camp, des événements se passaient  à Alger : Des barricades, des fusillades enfin c’était le chaos. Nous suivions ces événements sur nos transistors. Le jour où nous connûmes  nos destinations respectives était arrivé.

 

   - Un jour on me convoque pour un entretien, un lieutenant me dit de m’asseoir :

   «  Savez-vous pourquoi cette convocation ?

   «  Non, dis-je le sourire aux lèvres.

   « Vous avez été désigné avec d’autre que vous, pour devenir instructeur d’enfants de troupe. Est-ce que cela vous intéresse ?

   «  Oui. C’est où ?

   «  Ce serait en France, aux Mans.

   «  Encore mieux dis-je avec un sourire. »

   Il me demande d’autres renseignements sur mon métier, mes parents, enfin une conversation s’en suit sur un ton indifférent. Je n’ai jamais eu suite à ce projet, J’ai sûrement été jugé trop familier, pas assez de rigueur pour ce poste

 

   - Un matin, au rassemblement de la montée des couleurs, le chef de corps, nous annonce nominativement le lieu où nous serons emmenés dans la fin de semaine. Je fus le premier à être nommé, j’ai appris que j’étais muté à Alger. D’autres à Oran ou Constantine, après je n’ai plus beaucoup écouté, pour les autres, ils étaient envoyés dans toute l’Algérie jusqu’à Adrar aux fins fonds du Sahara. À la fin du rassemblement, j’ai été assaillis par des collègues me demandant qui était derrière moi, qui m’avait pistonné pour aller à Alger, j’étais le seul nommé de la promotion. J’avoue ne rien savoir, car pour eux, la plupart sont des fils de militaires gradés, qui avaient envoyé au service de recrutement à Alger, des lettres de recommandation. Je ne savais pas que cela pouvait se faire. Ils ne m’ont pas cru estimant que je leur mentais, pour eux un ministre ou même De Gaulle me couvrait. En mon âme et conscience, rien de tout cela. Enfin ils ne m’en pas tenu rigueur, Oran ou Constantine, c’était pareil, ils restaient sur la côte.

   La veille du départ, ma valise est prête. Mon paquetage ficelé, j’ai arrosé au foyer le départ de ce camp. Je ne suis pas très bières alors j’ai bu des « Cacolac », boisson à base de lait cacaoté. J’ai passé ma nuit aux latrines avec un mal au ventre carabiné, et en plus pour couronner le tout, on avait forcé ma valise et volé mon transistor, je n’ai rien dit à mes parents qui s’étaient privés pour me l’envoyer, je leur ai annoncé que beaucoup plus tard. 

 

   - Au matin une camionnette m’a emporté à Alger vers mon nouveau corps, Nous étions deux pour la même destination, l’autre, un brigadier, assez hautain n’a pas dit un seul mot pendant le trajet. Je ne connaissais pas. Nous avons été invités à se présenter au bureau des effectifs. Là, un militaire enregistrait sur les rôles nos noms et profession dans le civil, c’est alors que surprise, le gars me regarde et dit :

   « C’est toi qu’on appelle Ulysse ? »

   Être à plus de mille kilomètres de chez moi et me nommer par mon surnom. Je réponds :

   «  Oui c’est bien moi. Qui vous l’a dit, ce n’est pas sur ma fiche ?

   «  Non, mais qui tu sais est à Alger pour peu de temps il doit partir pour la quille.

   «  Ah ! Ok, pas de chance, je ne verrais donc pas. »

   La personne en question doit être le collègue de travail qui était parti avant moi, je ne savais pas qu’il était aussi dans le service du matériel et à Alger.

 

   - On m’a désigné une chambre en attente de mutation, encore ! Oui, cette compagnie à Alger gère ses militaires qui sont en déplacement dans d’autres lieux. Très peu restent à Alger. On m’a demandé d’aller voir un capitaine dans le service attenant : la Direction Régional du Matériel. Je me suis présenté d’une façon militaire, lui derrière son bureau et un autre capitaine assis devant lui, Il a regardé ma fiche et me dit :

   « Vous êtes dessinateur ?

   «  Oui mon capitaine.

   Alors il se tourne vers son visiteur et dit :

   «  Il vous intéresse ?

   Ce capitaine me regarde et dit :

   «  Oui, pourquoi pas.

   «  Eh ! Bien prenez–le. »

   À moi il dit :

   « Vous prendrez demain la navette pour le dépôt. Allez. »

   Salut, demi-tour et je suis sorti.

   - Décision expéditive et militaire, dit Georges.

   - Je ne savais vraiment pas où j’allais échoir. Un peu perdu dans cet univers inconnu, j’ai essayé de repérer les services généraux, après avoir demandé mon chemin, j’ai enfin trouvé. Là, on me dit que la navette passe le matin, sans plus. Je regagne ma chambre, après le repas du soir, je me couche. Au matin, je fais ma toilette, le café pris au réfectoire, mes bagages en mains, je me retrouve devant les services généraux, il n’est pas encore huit heures. On me dit que la navette vient de partir, aujourd’hui elle était en avance. Que faire ? Attendre demain ? Dans la cour, je rencontre le capitaine qui m’avait reçu la veille. Je lui dis que j’ai loupé la navette. Il a marmonné quelque chose que je n’aie pas compris mais ça ne devait pas être bon pour moi. Il me dit de le suivre, on entre dans un bureau, là un autre capitaine est présent, il me présente comme un abruti qui avait loupé la navette. Il lui demande s’il retourne au dépôt. Il affirme qu’oui et qu’il veut bien  m’emmener. J’attends donc dans la cour le bon vouloir de mon chauffeur. Vers dix heures j’embarque dans une 203 Peugeot et nous voilà parti. Pas un mot pendant le voyage, je me vois retourner vers l’est, vers le camp d’instruction. Mais non, à Maison-Carrée nous passons un portail gardé par des militaires, et après un petit kilomètre et avoir passé en revu des camions bien alignés, nous franchissons encore une autre porte gardée, il s’arrête et me dit de descendre, nous étions  arrivés. Le chef de poste lance :

   «  Mon capitaine vous nous amenez un martien. »

   Salut l’ambiance.

   - C’est n’importe quoi. Depuis un certain temps, sortant de mon centre d’instruction où la rigueur militaire était de mise, je m’aperçois qu’en dehors, il y a un laissé aller.

   - Je suis  pris en main par le service de semaine, le sous-officier MDL du contingent, très sympa, il m’installe dans une chambre dans le casernement  de la troupe, m’explique le travail dans ce dépôt, enfin tout ce que je devais savoir.  À ce moment, je pressentais que je devais rester ici dix-sept mois jusqu'à la quille. Et il s’en est passé beaucoup de choses pendant ce temps.

   - Pour le moment ça été assez mouvementé, mais as-tu voyagé en Algérie, demande Éva.

   - Un peu, je le raconterai plus tard. Penses qu’à l’extérieure du camp ou de la caserne, les événements continuent avec des violences, des disparitions, des explosions de maisons, des morts civils et militaires.

   - En gros, tu étais protégé.

- Oui, quand les incidents  approchaient plus près, on était consigné, défense de sortir.

 

   Le téléphone sonne stoppant le récit de Gérard. Celui-ci en profite pour soulager sa vessie. Pendant que Georges répond au correspondant téléphonique, Nicole en profite pour distribuer de nouvelles consommations. Georges raccroche le combiné et dit :

   - C’était mes parents qui me souhaitaient mon anniversaire.

   - Ils sont toujours à Toulouse ?

   - Oui, mon père ne peut plus se déplacer, j’irai les voir un peu plus tard.

   Un silence s’instaure, chacun buvant son verre. Éva lance :

   - C’est bien mais que cela n’empêche pas Gérard de continuer son récit.

   Gérard avance :

   - Si vous insistez, je continue.

   - Oui ! Dit Nicole.

 

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