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- Je remarque que tu t’étais bien installé,
tu avais pris tes marques, c’était comme dans le civil.
- Oui mais en tant que militaire j’avais
des devoirs en plus. J’ai monté des tours de garde comme tout le monde, le
mirador le plus éloigné se situait dans un angle du camp, au bord de la clôture
à huit cents mètres environ du poste de garde. Au pied de cette tour, sur un
coté coule un oued. L’amusement du dimanche matin, c’était de regarder un
bordel ambulant s’installer dans les fourrés longeant l’oued. Ça faisait de
l’animation, les deux heures passaient plus vite.
- Elles étaient belles les filles ?
demande Michel
- On ne les voyait très peu, elles étaient
dissimulées par la végétation, c’était surtout des femmes bien en chair.
- Pas ton genre ?
- Pas du tout, enfin. Mon travail de dessin
étant terminé, je vaquais à des petits travaux d’intérêt généraux, on me
laissait tranquille. Mon capitaine me demandait de temps en temps, à réaliser
des photocopies. C’était avec une grosse machine à bain révélateur qu’il
fallait verser et vider après chaque usage, c’était la première que je voyais.
Aussi, je devais chaque semaine, faire des copies de notes de service avec la
Ronéo à alcool. Je m’entendais bien avec les deux femmes du secrétariat, certains
jours de relâchement, on pouvait entendre des fous rires de temps en temps.
- Un jour, mon capitaine me demande de
venir avec lui à Alger, je monte dans la 203, en route, il me demande si j’ai
le permis de conduire, je lui dis que non. Je lui explique le pourquoi, il a
semblé déçu, il voulait que je sois son chauffeur et quelquefois lui rendre des
services comme aujourd’hui emmener son linge sale en laverie. Je l’ai échappé belle.
- Et puis quoi encore ! S’esclaffe
Éva.
- Je remplaçais le nouveau téléphoniste
quelquefois lorsqu’il devait s’absenter, il faisait parti de ces militaires
classés en service auxiliaire, il devait avoir un 4 dans son E.V.A.S.I.F, donc
exempte de tous services, C’est fou ce que l’on peu apprendre à ce poste, le secret
est instinctif, je ne divulguais rien à personne de ce que j’avais entendu, les
communications du colonel, la plupart étaient top secret, surtout les mots de
passe de la journée. Le matériel du standard est désuet, avec des fiches et des
jacks en façade, une manivelle à tourner pour appeler, vérifier de temps en
temps si la communication était terminée. C’est un poste de campagne avec à
l’arrière une multitude de fils entrelacés. Les numéros des postes indiqués
au-dessus des jacks ne se suivent pas, au début il faut chercher, c’est une
perte de temps. J’ai demandé à l’électricien du camp, si un schéma de connexion
existait, il ne l’avait pas et ne voulait pas s’en occuper. Je décidais de
revoir tout le système, au grand désarroi du téléphoniste. Sans rien dire à
personne, j’ai repéré tous les fils venant des différents services à
l’extérieur sur les poteaux et leurs arrivées au standard. En une semaine
j’avais remis en ordre tous les numéros. Ce qui montre que je n’étais pas très
surveillé et que je pouvais faire ce que je voulais.
- Tu as toujours été à l’affût du bricolage
électrique.
- C’est mon défaut et mon passe-temps.
- Tu ne nous parles pas de ton courrier que
tu devais écrire.
- J’étais très peu enclin à écrire. Une
lettre par semaine à mes parents et encore quand je n’oubliais pas. Les amis,
très peu, de temps en temps. Je correspondais avant mon départ à l’armée, avec
une jeune fille qui habitait l’île Maurice. J’écrivais mi-français mi-anglais.
J’ai continué pendant quelques temps, mais petit à petit ça c’est raréfié et
puis ça c’est arrêté.
- Plusieurs personnes civiles m’ont demandé
si j’étais le neveu du capitaine qui m’avait amené. Je leurs ai dit que non,
aucun rapport avec lui. Ils m’ont tous expliqué qu’il était prévu que ce neveu
serait muté ici. Un jour celui-ci est arrivé, un jeune sympa. Bon mécanicien,
son travail consistait à réparer les voitures et camions. Je lui ai parlé de la
méprise, ça l’a bien fait rire. Je pensais que cette légende disparaîtrait, et
bien non, j’ai entendu un jour la réflexion suivante :
« Je ne savais pas que le capitaine
avait deux neveux sous les drapeaux. »
Je n’ai rien dit, la situation ne pouvait
qu’être profitable.
- Dans cette unité, les chefs de corps,
arrivaient lieutenant-colonel et quelques temps après passait colonel. Le
premier connu qui jouait aux cartes était parti et un autre l’avait remplacé.
Un bon bonhomme en vérité, je m’entendais bien avec lui, mieux qu’avec mon
capitaine. Un jour il me fait appeler en urgence par le haut-parleur, c’était
uniquement pour me faire voir dans les massifs, des cactus qui avait fleuri la
nuit. Il a voulu que je les photographie.
- Ce devait être un maniaque des fleurs.
-
Le premier juillet, je suis nommé au grade de brigadier. Beaucoup de changement
dans mes journées. Je deviens chef de chambre, je suis apte à être de service
de semaine et devenir sous-chef de poste pendant les gardes. Mais en juillet,
ce sont les vacances, beaucoup moins de monde tant que militaire, que civil.
Mon capitaine remplaçant le colonel pendant son absence, était débordé, il a
fait une note de service, m’exemptant de tout service, pas de semaine ni de
garde, cela a duré plusieurs mois. Il organisait des exposés que des officiers
venaient suivre. J’étais embauché pour réaliser les documents et assister à ces
réunions pour éventuellement dessiner au tableau, les graphiques explicatifs.
- Tu étais son larbin, dit Juliette
- C’est l’armée, répond Georges.
- Un jour, le MDL qui m’avait accueillit le
jour de mon arrivée, avait une mission de protection d’un train à destination
du sud saharien. Je lui ai prêté ma caméra 8 mm pour enregistrer les paysages
qu’il rencontrera. À son retour il avait
avec lui un animal du désert : un fennec aux grandes oreilles. Il
aurait mieux fait de le laisser dans son environnement naturel, un jour il a
disparu.
- Tu avais une caméra ?
- Oui une petite et un appareil photo, je
faisais des diapos.
- Tu nous en feras voir ? Demande Éva.
- Oui plus tard, je continue, tu veux bien.
Au fil des jours, des militaires partaient, ils avaient fait leurs temps, pour
certain plus de vingt-six mois. C’était la fête entre nous, mon capitaine très
militaire dans l’âme ne comprenait pas. Certain barrait sur un calendrier les
jours qu’ils avaient passés, moi je ne l’ai jamais fait, c’est le seul moyen de
déprimer.
- Les civils avaient un restaurant à
l’intérieur de l’enceinte du camp, géré par un civil extérieur. Nous les
militaires pouvions y aller en payant, c’était meilleur qu’à la cantine, pas de
problème, nous y allions avec les jeunes filles qui travaillaient dans le
bâtiment de la logistique, c’était plus
convivial.
- Je commence à comprendre pourquoi ton service
était très dur, avance Georges.
Hilarité générale.
Gérard attend le calme et dit :
- Je vais m’arrêter si vous n’êtes pas plus
sage.
- Ne te vexe pas, on est entre nous et la
suite se fait attendre.
Gérard admet qu’il est trop sérieux, il
continue.
- Nous ne touchions plus les cigarettes
avec notre solde, un supplément d’argent permettait d’en acheter avec un bon.
Un jour que mon chef de service, l’adjudant-chef était en permission, j’étais
responsable de la diffusion des paquets de cigarettes des officiers. Il m’avait
signalé ceux qui ne fumaient pas et
ceux qui en prenaient plus que leur part. Rien de tout cela ne s’est passé,
tout le monde est venu prendre leur dû, les gros fumeurs avant ceux qui
d’habitude n’en prenaient pas. J’étais en rupture de stock. J’ai acheté des
paquets aux militaires de la troupe pour combler ce déficit.
- Parmi les petits fumeurs, l’adjudant-chef
responsable des services généraux, en faisait parti, il allumait une cigarette
aspirait deux ou trois bouffé et jetait le gros mégot par terre. Il était
connu, le mégot ne restait pas longtemps à terre, il y avait toujours quelqu’un
pour le ramasser. Moi, je ne fumais pas, je vendais mes paquets à un algérien
du service d’entretien, il les trouvait meilleurs que les cigarettes du
commerce et à moi un petit pécule, je lui vendais plus cher que l’achat et
moins cher que ceux du commerce, on était gagnant tous les deux. .
- Tous les mois c’était la paye des
employés civils que comptaient le DRA. J’assistais à la distribution des
enveloppes, je vérifiais le contenue devant le civil pour être sûr que le
compte était bon. Pendant ce temps une femme du secrétariat les faisait signer
sur le registre.
- Un mois, avant la paye, l’adjudant-chef
des services généraux, me demande de venir avec lui à Alger pour préparer les
enveloppes. Je n’avais jamais vu autant d’argent sur une table, des paquets de
billets, des tas de pièces de monnaie. Après avoir rempli les enveloppes, le
tout a été placé dans un sac de sport, genre sac en tissus de forme circulaire
avec un cordon fermant le haut. Nous sommes revenus au DR assez tard dans la
soirée. Le lendemain matin les femmes du secrétariat, ont découvert ce sac posé
sur le comptoir. L’adjudant l’avait laissé le soir à la vue de toutes personnes
qui seraient venu inopinément. Il y avait plus de deux millions de franc de
l’époque.
- Parmi les nouveaux arrivant surtout de
France, j’ai connu, sans blague, à la Fernand Reynaud, un brigadier-chef
de carrière. C’était une personne très sympa, marié avec des enfants et fils
d’un colonel. Il avait fait son service militaire puis s’était engagé, ça
faisait près de quinze ans qu’il était militaire. Bientôt à la retraite, il a
toujours refusé de passer sous-officier à l’ancienneté. Son raisonnement était
que le montant de la retraite était fixé en fonction du grade et de la durée
dans ce grade. En passant maintenant au grade supérieur, sa pension en serait inférieure. Pas bête ce
brigadier, il est parti avant moi.
- Un autre spécimen, un ingénieur chimiste
dans le civil, un peu aventurier, il était attiré par archéologie. Il voulait
profiter de sa venue en Algérie pour visiter les lieux où l’on trouve beaucoup
de vestiges de civilisations anciennes. Un week-end, il m’a entraîné avec deux
autres militaires dans une de ses escapades.
- Alors c’est là que tu as voyagé en Algérie.
- Oui, ce week-end il faisait très beau, il
avait loué une 2 CV et nous sommes partis de bon matin. Direction Boufarik,
puis Blida où nous avons fait un premier arrêt sur la place centrale. Un
ravissant kiosque trônait au centre de cette place. Nous avons pris la
direction de Médéa. Le hic, nous devions passer par les gorges de la Chiffa.
Lieu hautement dangereux et très surveillé, on avait appris que la veille, une
femme avait été agressée. À l’entrée de ces gorges, la route était fermée par
une barrière d’un poste militaire, le chef
nous arrête.
« Où
allez-vous ? Demanda-t-il.
Notre chef de voiture répond sûr de
lui :
« À Médéa.
« Vous avez un ordre de
mission ?
« Non juste des permissions.
« Faites voir.
Nous présentons nos papiers.
« Vous êtes armés ?
«
Non.
« C’est imprudent de voyager sans
armes,
« Quand on a des armes, on risque plus
de ce faire attaquer pour nous les voler.
Le chef dubitatif nous dit :
« Vous savez, on est en guerre, ce
n’est pas réfléchi comme voyage. Enfin passer, assez vite et ne vous arrêtez
pas. »
- Il lève la barrière et en route pour
Médéa. Les gorges de cet oued, sont très belles surtout dans les parties les
plus larges où des arbres créés des îlots rafraîchissants. Le soleil de cette
journée crée un enchantement inattendu. On s’arrête un court instant pour
prendre des photos, pas longtemps. Tous les huit cents mètres environ, des
miradors en béton sont disposés de façon à bien surveiller la route. À notre
passage Nous pouvions apercevoir un homme avec un combiné de téléphone en main.
À la sortie une barrière nous barre la route, le chef de poste arrive lentement.
« Avez-vous vu quelqu’un ?
« Non personne.
« Vous vous êtes arrêté !
« Oui, très peu de temps.
« Vous avez pris des risques vous
savez nous sommes en guerre. Vous repassez aujourd’hui ?
« Oui cette après-midi.
« Bon, passez »
- Quelques temps après nous arrivons à
Médéa. Nous avons stationné sur la grande place arborée. Pas vu de militaires
en ville, seulement une patrouille qui nous demande nos permissions, après
renseignements, ils étaient consignés dans leurs casernements. Nous avons donc
découvert les vestiges de l’ancienne cité romaine de Lambdia. Les restes d’un
grand mur avec des arcades par endroit, ce qui correspondait sûrement à une
enceinte : c’était les portes de Lodi ou Lodia et c’est pour cela que nous
avions pris des risques. Après avoir pris des photos, on a été se restaurer au
« Café de Paris », ça ne s’invente pas. Dans l’après midi nous sommes
passé dans ces gorges sans s’arrêter cette fois. Une halte à Blida pour se
rafraîchir et retours au DRA.
- Apparemment ce voyage t’a plus.
- C’est vrai, je sortais de mon camp
poussiéreux. Pendant cette journée, j’ai un peu rêvé à autre chose. Ce
militaire, ne s’en pas restait à ce voyage, il en a fait d’autre mais je ne
l’ai pas suivi, le manque d’argent a été mon échappatoire. Il est parti à l’Est
de Constantine voir les restes d’une ville romaine mais ce site étant en zone
interdite, il a pris l’avion pour Ouargla voir les puits de pétrole
d’Hassi-Messaoud. Ensuite il est revenu en camion stop au DRA. Une autre fois
dans le sud d’Oran, au début de Sahara voir des dessins rupestres dans des
grottes mais, là, il a été intercepté par une patrouille française car il était
en zone interdite, il a été rapatrié d’office à Alger et a pris quelques jours
de prison. Il ne s’est plus aventuré dans la campagne algérienne.
- Tu es bien planqué, à ce que tu nous
raconte, suggère Juliette.
- Comme je vous l’avais dit tout à l’heure.
- Et ça va continu comme ça jusqu’à la
quille ? Demande Éva.
- Oui, à peu près. Attendez, une anecdote
me revient à l’esprit.
- Un dimanche d’août, un jour d’été bien
chaud, notre sieste a été interrompue par une fumée de dégageant d’un îlot de matériels à l’extérieure. Nous
avons lentement cherché un extincteur près à intervenir. Déjà des flammes
commençaient à apparaître. L’extincteur ne fonctionnait pas. Nous en cherchions
d’autres, pas si facile, nous avons visité tous les magasins, le peu qui ont
trouvé ne fonctionnaient pas. Le feu devenait inquiétant, les flammes montaient
sur deux mètres. La motopompe ! Oui c’est la solution, les mécaniciens ont
essayé de mettre le moteur en marche, une demi-heure plus tard, ça y est tout fonctionne, la réserve d’eau
attenante était remplie. On déroule les tuyaux, arrivé près le
l’incendie qui maintenant avait embrasé l’ensemble de l’îlot, peu d’eau sortait
au bout de la lance. De multitudes petits jets sortaient des trous des tuyaux.
Quelqu’un a appelé les pompiers de Maison-Carrée, un quart d’heure après, ils
sont arrivés et le reste du feu a été éteint, tout avait brûlé, il était
dix-sept heures. Moralité : mon capitaine a édité une note de service, la
motopompe devra être en état de fonctionnement immédiat. Les nouveaux tuyaux
ont été achetés. Tous les mois, un exercice inopiné sera effectué. Des servants
seront désignés par une liste affichée au poste de police.
- À l’armée, il faut un désordre pour faire
réagir, dit Michel
Georges surenchérit :
- Je l’ai toujours dit, j’ai connu la même
situation.
- Vas-y continue, ça fait combien de temps
que tu n’es pas revenu chez toi ?
- Seize mois en décembre.
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