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6- Le tournoi.

 

Au moyen âge,  les distractions des militaires étaient limitées à des combats, des joutes ou des tournois qui étaient à la fois un apprentissage de la guerre et un divertissement des seigneurs et de la population quand elle était conviée. Lors de mes voyages en Touraine j’ai assisté à un combat de ce type dont voici le récit.

 

Je me trouve aux abords de la ville de Tours, une grande foule se dirige vers l’Ouest. Mon calendrier temporel m’indique  le 5 février 1446, il est 10 heures du matin, il fait frais mais le soleil est là et réchauffe un peu l’atmosphère. Je me renseigne auprès d’une femme qui passe devant moi.

- Pardon damoiselle, que se passe-t-il ? 

Elle me dévisage, me regarde des pieds à la tête, je dois être pour elle un être venu d‘un autre monde et elle a raison. Je réitère ma question. Elle passe son chemin. La foule continue à passer devant moi. Ah ! J’y suis, j’ai oublié de brancher mon traducteur simultané, voilà, je vérifie  les piles, elles sont neuves. Je hèle un passant, assez joviale, emmitouflé  dans une sorte de chape à capuche.

- Eh ! Messire que se passe-t-il ?

- Il va y avoir un tournoi et on peut assister, tu n’as pas l’air d’être d’ici vu ton accoutrement. Allons bon ! Je n’aurai pas choisi les bons vêtements.

-  Je suis un voyageur et de passage dans votre ville.

- Si cala t’intéresse, viens avec nous voir cette joute.

- Je te suis.

Il me tutoie, je le tutoie, le peuple est ravi, tous à pieds ou à cheval, on se dirige vers une grande arène qui a été disposé au milieu d’une clairière de peupliers. Déjà des gradins sont occupés par le peuple. L’estrade  principale est vide pour le moment. Au centre, des lices sont fixées au sol, aux extrémités de celle-ci, sont montés des tentes multicolores.

Nous nous installons sur un banc, il y a là avec cet homme une femme et un jeune garçon d’une douzaine d’années.

- Je m’appelle Nicolas, voici ma femme Magdeleine et un de mes fils Robert.

- Moi c’est Quentin  Faubert,

- Tiens ! C’est drôle ! Quentin c’est comme mon frère, et Faubert comme un cousin.  Ha ! Ha ! Tu ne serais pas de Sainte-Maure quelquefois ?

- Eh non ! Il y eu un silence entre nous, nous regardons les nouveaux arrivants, je demande.

- Qui doit combattre ?

- Un Anglais contre un Français, et tu penses bien qu’on soit pour le Français.

- Oui moi aussi, comment se nomment-ils ?

-Le Français c’est Louis de Bueil, d’une bonne famille tourangelle, il a combattu les Anglais à côté  du roi, pour l’Anglais c’est Jean Chalons je crois… Il se retourne vers sa femme pour avoir confirmation.

- Oui c’est çà, qu’il retourne  chez lui. La tribune se remplit lentement de notables, seigneurs, chevaliers ainsi que des dames, des damoiselles et damoiseaux. Le roi Charles, que je reconnais, et la reine prennent place au devant de l’estrade.

Le soleil est déjà haut dans le ciel quand des trompettes retentissent, laissant deviner l’approche des antagonistes. Midi sonne dans un clocher, sûrement Notre-Dame La Riche. Un groupe de cavaliers entre dans l’arène.

- C’est l’Anglais ; me souffle mon voisin.

 L’Anglais monte un coursier couvert de satin noir avec des croix rouges. Il est accompagné par dix écuyers, de trois pages habillés de drap d’argent avec des plumes sur leurs heaumes et de  quatre trompettes portant chacun une bannière aux armes de Chalons. Cet ensemble salue les souverains et fait le tour des lices. La foule ne manifeste pas beaucoup d’ardeur. Quelques rumeurs seulement. Ils ont maintenant rejoint leur pavillon.

Le temps passe je demande à Nicolas :

- Et Jean de Bueil il se fait attendre,

- il va venir, c’est pour énerver l’Anglais, il se fait désirer.

En effet une heure plus tard Jean de Bueil entre dans l’arène sous les applaudissements des Tourangeaux. Le harnais de son cheval est recouvert de plaques d’argent rehaussées de pierreries, sur la croupe flotte un panache blanc. Devant lui, deux mules portant chacune un coffret couvert d’un drap en velours vermeil et de bandes dorées. Viennent ensuite, trois coursiers ayant des colliers agrémentés de sonnettes en argent et dorés, ils sont montés par des hommes richement vêtus avec des sonnettes sur leurs chaperons. Et ce n’est pas fini, il vient maintenant deux ménestrels et une trompette très bruyante à mon goût, quatre porteurs de bannières aux armes de ses Baronnies et pour terminer cet équipage, six hauts dignitaires portant chacun une lance.

- Tu connais ces hommes portant les lances ?

- Oui pas tous, je reconnais Jean d’Orléans, euh… Poton de Xaintrailles, Charles d’Anjou, mais les autres pas déjà vus. Un voisin qui nous avait entendu se permis de rajouter :

-  Il y a aussi Pierre de Bretagne, les comtes du Forez et de Clermont.

- Merci l’ami.

- Et maintenant le grand personnage qui ferme la marche n’est-il pas le père de la reine?

- Ah ! vous connaissez ? oui c’est René d’Anjou le beau-père du roi.

Après avoir salué le roi et la reine, ils gagnèrent leur pavillon de l’autre extrémité des lices.

- Tu as l’air d’avoir des connaissances sur ces personnages.

- Un peu, je suis un petit commerçant et dans mon métier on côtoie beaucoup de monde.

- Quel commerce ?

- Des chevaux, des baudets du Poitou, je ne suis pas un gros comme certains bourgeois, mais je me débrouille bien.

 

Les cavaliers sont en place, chacun de chaque coté d’une lice et à chaque extrémité. Un coup de trompette et les champions s’élancent avec une belle impétuosité. Au contact les lances se rompent. L’Anglais a été touché au cou, de Bueil sur le coté de la hanche. Une autre course se prépare. Coup de trompette et c’est reparti. Ils se sont loupés. Mon voisin se penche vers moi.

- Ils sont hargneux, je sens que l’on va assister à une joute mémorable.

Les deux hommes s’élancent à nouveau, les lances se rompent encore mais un bout reste planté sur les heaumes apparemment  sans gravité. La foule exulte. Un petit instant de répit. Je m’adresse à Nicolas.

- Quand le combat s’arrête-t-il ?

- En principe au premier sang, mais il peuvent en décider autrement.

- Jusqu’à l’abandon de l’un des deux ?

- Oui ou la mort. Pas très gai ces joutes.

Après un court instant la partie reprend, la lance de Chalons glisse sur le heaume du Français, celle de celui-ci a percé le gantelet de l’Anglais, apparemment la charnière de l’avant-bras est rompue. L’avantage est à Louis de Bueil. La foule crie des encouragements au tourangeau. Mon voisin aussi et moi je l’imite pour ne pas me faire trop remarquer. A la suite de Chalons atteint de Bueil à la main droite en perçant le gantelet. Le sang s’écoule, il est blessé. Il y eut un moment d’hésitation. Les spectateurs font le silence.

-  Ils vont peut-être arrêter et reprendre demain, me dit Nicolas. IL y a mouvement dans la tribune du roi. Un homme que je crois reconnaître Poton, s’entretient avec lui.

- Il doit lui demander de remettre à plus tard le combat, dis-je.

Mais de Chalons est déjà en piste, prêt avec une nouvelle lance, son coursier donne des signes de nervosité. De Bueil lentement reprend une lance et se met en position. Ils s’élancent l’un contre l’autre. De Chalons frappe son rival d’une telle fureur que la lance transperce le corps du tourangeau de part en part et se casse. Consternation dans le public un silence s’installe. Louis de Bueil arrache lui-même ce bout de lance et le sang jaillit de chaque coté. Ses hommes le transportent dans le pavillon. Le roi demande à l’Anglais de se retirer. Celui-ci fait le tour des lices avec ses poursuivants, salut la foule qui le conspue à tout va et repart d’où il était venu. Les gradins se vident lentement, Nicolas et sa famille navrés de l’issue du combat n’osent pas prononcer une parole pourtant je me risque.

-  Ainsi vont les combats, il y a toujours un gagnant et un perdant, il ne faut désespérer un jour viendra que la France sera libérée des Anglais.

- Oui mais quand ? En attendant leur présence nous empêche de prospérer, et l’un d’entre nous vient d’être tué bêtement, un si valeureux guerrier, enfin ! Tu viens avec nous ?

- Non je vais reprendre mon chemin, merci de tout cœur de ton invitation, je vous dis adieu à tous les trois.

- Que dieu te protège.

-         A vous aussi.

-          

Je m’éloigne de cette foule dépitée de ce duel. Je reste encore quelques jours à Tours.

 Les obsèques de Louis de Bueil ont eut lieu à la cathédrale Saint-Gatien deux jours plus tard  en présence de tous les notables et seigneurs de la région, les ambassadeurs d’Angleterre. Le service a été dit par le doyen de Salisbury, garde des sceaux d’Angleterre. Le corps fut conduit dans la collégiale de Bueil, sur un chariot accompagné de cinquante torches à ses armes. Il fut enterré du coté gauche du chœur.

 

De retour au XXe siècle, Je me suis remis de mes émotions, je redoutais l’issue de ce duel, je comprends que dans le contexte de cette « guerre de cent ans » les tournois soient un spectacle devenu commun.   

    

 

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